ABSTRACTION

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ABSTRACTION
ABSTRACTION

ABSTRACTI

Terme qui renvoie à tout au moins quatre significations, à la fois indépendantes les unes des autres et pourtant reliées par un jeu de correspondances profondes.

Un sens premier du mot abstraction est le suivant: nĂ©gliger toutes les circonstances environnant un acte, ne pas tenir compte des accidents d’une substance, ne pas s’arrĂȘter aux particularitĂ©s d’un ĂȘtre. Il s’agit pour la pensĂ©e de faire effort pour se dĂ©tourner de toute considĂ©ration concrĂšte: les circonstances, les motifs, les contextes, etc., bref de s’extraire de la relativitĂ© constitutive de l’expĂ©rience et des «questions de fait». L’abstraction est un retrait de l’attention par rapport aux faits afin de dĂ©gager une nature constante, une valeur, un sujet, une forme. C’est l’attitude opĂ©ratoire qui devrait permettre Ă  l’esprit scientifique de dĂ©terminer expĂ©rimentalement un ensemble de rapports constants entre des faits pour en abstraire inductivement une loi. En ce premier sens, il s’agit de l’abstraction par simplification , d’une remontĂ©e au principe de la mise Ă  l’écart d’une rĂ©alitĂ© trop complexe pour ĂȘtre pensĂ©e de façon unitaire dans sa diversitĂ©. Ainsi entendue, l’abstraction est une opĂ©ration prĂ©alable et nĂ©cessaire Ă  toute idĂ©ation .

À ce premier sens, un deuxiĂšme est trĂšs liĂ©, au point qu’ils sont souvent confondus. Il s’agit cette fois de remonter d’élĂ©ments (aussi complexes soient-ils) vers des propriĂ©tĂ©s plus gĂ©nĂ©rales. Par exemple, on considĂ©rera les triangles rectangles, isocĂšles, Ă©quilatĂ©raux pour tenter de dĂ©gager les propriĂ©tĂ©s communes des triangles. Comme l’écrivent Arnauld et Nicole Ă  propos de cet exemple: «Je me forme une idĂ©e qui peut reprĂ©senter toute sorte de triangles» (Logique de Port-Royal , I, 5). Ce type d’abstraction par gĂ©nĂ©ralisation est une opĂ©ration mentale nĂ©cessaire Ă  la dynamique de la conceptualisation . Elle se fonde sur la structure mĂȘme de la logique des classes et les propriĂ©tĂ©s opĂ©ratoires du langage humain.

C’est l’évidence rationnelle et logique de l’abstraction qui sera elle-mĂȘme critiquĂ©e Ă  travers une troisiĂšme signification du terme. Il s’agit d’une opĂ©ration cognitive prĂ©sente en toute activitĂ© psychique. L’abstraction dĂ©signe ici le processus mental qui consiste, en partant d’un donnĂ© quelconque (physique, Ă©motionnel, conceptuel, pathologique, etc.), Ă  isoler un trait spĂ©cifique quelconque, une dĂ©termination considĂ©rĂ©e en elle-mĂȘme. La spĂ©cificitĂ© de cette forme d’abstraction rĂ©side dans le fait d’isoler de toute intĂ©gralitĂ© ou globalitĂ© de l’objet un aspect fragmentaire, local. Ainsi, par exemple, l’aspect blanc de cette page, sans tenir compte de l’aspect rectangulaire de sa forme, ou de l’aspect de son grain, de celui de sa surface (lisse, cornĂ©e, froissĂ©e, etc.), bref de toute autre dĂ©termination. Ou bien encore le symptĂŽme «avoir mal Ă  la tĂȘte» peut ĂȘtre abstrait d’une totalitĂ© pathologique, et soignĂ© sans tenir compte des autres symptĂŽmes. Il s’agit cette fois de l’abstraction par sĂ©lection , opĂ©ration nĂ©cessaire et propĂ©deutique Ă  toute classification . Cette forme d’abstraction entraĂźne un appauvrissement du rĂ©el. Ainsi par exemple l’acte d’abstraction qui est Ă  la base de la science galilĂ©enne. Il a consistĂ© Ă  isoler un trait du mouvement des corps: le changement de lieu (en exclusion de tout autre aspect qualitatif du mouvement). Cette abstraction permettra la quantification du mouvement physique. Mais est-elle encore pertinente lorsqu’elle est Ă©tendue aux mouvements vitaux ou psychiques? L’abstraction par sĂ©lection est de vocation rĂ©ductrice. Elle tend Ă  rĂ©duire toute particularitĂ© Ă  un trait diffĂ©rentiel, toute singularitĂ© Ă  un jeu de dĂ©terminismes circonstanciels, tout individu Ă  un Ă©lĂ©ment dans un ordre, toute totalitĂ© Ă  une somme de parties.

Il existe enfin une quatriĂšme signification du terme abstraction. Elle dĂ©signe le processus mental de schĂ©matisation qui permet une modĂ©lisation d’un donnĂ© et sa formalisation. Cette quatriĂšme signification renvoie Ă  la problĂ©matique de l’analyse. L’acte mental d’abstraction va consister Ă  dĂ©composer et Ă  recomposer un systĂšme de donnĂ©es. L’abstraction prise en ce sens a une longue histoire dans la rĂ©flexion propre Ă  la philosophie de la connaissance depuis le XVIIe siĂšcle. Au XVIIIe siĂšcle, Condillac s’est voulu le thĂ©oricien d’une conception purement analytique de l’abstraction. L’analyse serait l’acte de connaissance par excellence. Elle permettrait d’extraire du sensible des Ă©lĂ©ments de forme (de l’information), Ă  partir desquels, par des abstractions successives de mĂȘme type, se construiraient des Ă©tages de complexitĂ©, formĂ©s par des reprĂ©sentations et des ensembles cognitifs de plus en plus symboliques.

Dans ces quatre significations, l’abstraction est un travail formel, structurant le donnĂ© selon quatre opĂ©rations mentales bien distinctes: simplification, gĂ©nĂ©ralisation, sĂ©lection, schĂ©matisation. Celles-ci correspondent Ă  quatre processus de cognition: idĂ©ation, conceptualisation, classification, modĂ©lisation.

abstraction [ apstraksjɔ̃ ] n. f.
‱ 1361 « sĂ©paration, isolement »; bas lat. abstractio
1 ♩ Vx Action de sĂ©parer, d'isoler. — Mod. FAIRE ABSTRACTION DE : Ă©carter par la pensĂ©e, ne pas tenir compte de. ⇒ 1. Ă©carter, nĂ©gliger. « Le principe essentiel de la science, c'est de faire abstraction du surnaturel » (Renan). Abstraction faite de son Ăąge, compte non tenu de.
2 ♩ Philos. Fait de considĂ©rer Ă  part un Ă©lĂ©ment (qualitĂ© ou relation) d'une reprĂ©sentation ou d'une notion, en portant spĂ©cialement l'attention sur lui et en nĂ©gligeant les autres. L'homme est capable d'abstraction et de gĂ©nĂ©ralisation. Pouvoir, facultĂ© d'abstraction.
♱ Une, des abstractions. RĂ©sultat de cette opĂ©ration, qualitĂ© ou relation isolĂ©e par l'esprit. ⇒aussi notion. La couleur, la forme sont des abstractions.
3 ♩ Cour. Une, des abstractions. IdĂ©e abstraite (opposĂ© Ă  reprĂ©sentation concrĂšte, Ă  rĂ©alitĂ© vĂ©cue). La vieillesse est encore pour elle une abstraction. « La guerre, cessant pour elle d'ĂȘtre une abstraction » (Martin du Gard). ⇒ concept. « L'homme a une telle facilitĂ© Ă  s'Ă©vader en des abstractions nobles et fausses » (Maurois). ⇒ chimĂšre, entitĂ©.
4 ♩ (v. 1930) Technique artistique de l'art abstrait. Abstraction gĂ©omĂ©trique. — ƒuvre d'art rĂ©alisĂ©e selon cette technique. « mes marines, mes natures mortes, mes abstractions sur les thĂšmes bibliques » (J.-P. Amette).
⊗ CONTR. RĂ©alitĂ©.

● abstraction nom fĂ©minin (bas latin abstractio) OpĂ©ration intellectuelle qui consiste Ă  isoler par la pensĂ©e l'un des caractĂšres de quelque chose et Ă  le considĂ©rer indĂ©pendamment des autres caractĂšres de l'objet. RĂ©sultat de cette opĂ©ration ; vue de l'esprit (souvent pĂ©joratif) : Il jongle avec les abstractions. Être ou chose purement imaginaire : Certaines souffrances ne sont que des abstractions pour qui ne les a pas Ă©prouvĂ©es. L'art abstrait. Beaux-arts Synonyme de art abstrait et de non-figuration. ● abstraction (difficultĂ©s) nom fĂ©minin (bas latin abstractio) Sens Ne pas confondre faire abstraction et abstraire. 1. Faire abstraction de = ne pas faire entrer en ligne de compte dans un calcul, un raisonnement. Faire abstraction des inconvĂ©nients. 2. Abstraire = isoler par la pensĂ©e pour considĂ©rer Ă  part. Abstraire un Ă©vĂ©nement de son contexte. ● abstraction (expressions) nom fĂ©minin (bas latin abstractio) Abstraction faite de quelque chose, en n'en tenant pas compte. Faire abstraction de quelque chose, le laisser de cĂŽtĂ©, n'en tenir aucun compte. DĂ©finition par abstraction, procĂ©dure qui consiste Ă  dĂ©finir une notion non pas en elle-mĂȘme, mais par le biais d'une relation d'Ă©quivalence oĂč intervient cette notion. (On dĂ©finit, par exemple, la notion de cardinal par abstraction en indiquant d'abord le sens de l'expression « l'ensemble M a mĂȘme cardinal que l'ensemble N ».) ● abstraction (synonymes) nom fĂ©minin (bas latin abstractio) RĂ©sultat de cette opĂ©ration ; vue de l'esprit (souvent pĂ©joratif)
Synonymes :
- idée
Contraires :
- réalité
Être ou chose purement imaginaire
Synonymes :
- entité
Faire abstraction de quelque chose
Synonymes :
- Ă©carter
Synonymes :
- Beaux-arts. art abstrait - Beaux-arts. non-figuration

abstraction
n. f.
d1./d Opération par laquelle l'esprit isole dans un objet une qualité particuliÚre pour la considérer à part.
d2./d Idée abstraite. Raisonner sur des abstractions.
d3./d Faire abstraction de: ne pas tenir compte de.

⇒ABSTRACTION, subst. fĂ©m.
I.— OpĂ©ration intellectuelle, spontanĂ©e ou systĂ©matique, qui consiste Ă  abstraire :
‱ 1. Ce caractĂšre mystĂ©rieux, que je nomme l'Ăąme de tout groupe d'humanitĂ© et qui varie avec chacun d'eux, on l'obtient en Ă©liminant mille traits mesquins, oĂč s'embarrasse le vulgaire. Et cette Ă©limination, cette abstraction se font sans rĂ©flexion, mĂ©caniquement, par la rĂ©pĂ©tition des mĂȘmes impressions dans un esprit soucieux de communier directement avec tous les aspects et toutes les Ă©poques d'une civilisation.
M. BARRÈS, Un Homme libre, 1889, p. 182.
‱ 2. Quelque horreur que tu aies de la gĂ©nĂ©ralitĂ©, quelque indignation que je t'aie causĂ©e tout Ă  l'heure en disant que le voyage en chemin de fer aidait Ă  discerner les caractĂšres gĂ©nĂ©raux d'un pays, il faut que tu reconnaisses que toute description concrĂšte, sensuelle, prĂ©cise, repose sur une abstraction et une gĂ©nĂ©ralisation prĂ©alables. Car, par exemple, si tu as pu si merveilleusement Ă©voquer la Touraine avec : tuiles d'un rose passĂ©, dĂ©tours, allĂ©es, pressoir, goĂ»t de raisin, c'est parce que ces dĂ©tails reprĂ©sentent chacun un caractĂšre gĂ©nĂ©ral auparavant extrait, symbolisent une qualitĂ© partout constatĂ©e la mĂȘme.
J. RIVIÈRE, ALAIN-FOURNIER, Correspondance, Lettre de J. R. à A.-F., sept. 1908, p. 32.
‱ 3. ... Renan est (...) un des philosophes qui ont le plus contribuĂ© Ă  faire perdre Ă  leur temps le sens de l'absolu et de l'universel. MĂ©taphysicien, il mĂ©connaĂźt la valeur de l'abstraction, de l'idĂ©e, et abandonne la recherche des principes et des causes pour les conjectures d'une pseudo-science historique hasardeuse. MalgrĂ© tout son rationalisme, la raison lui est suspecte et la vĂ©ritĂ© qu'il poursuit n'est pas adĂ©quate Ă  l'objet que l'intelligence peut atteindre.
H. MASSIS, Jugements, t. 1, 1923, p. 9.
‱ 4. L'abstraction en gĂ©omĂ©trie n'est autre chose qu'une convention. C'est par convention qu'une ligne est sans Ă©paisseur ni largeur, qu'un cercle est parfait; de mĂȘme c'est par convention que l'espace est homogĂšne, ou que l'on peut dĂ©placer une figure sans la dĂ©former.
R. RUYER, Esquisse d'une philosophie de la structure, 1930, p. 262.
‱ 5. C'est indĂ©pendamment de notre volontĂ© que les idĂ©es en nous se forment et se dĂ©veloppent. Pour elles s'Ă©tablit une sorte de struggle for life de persistance de la plus apte, et certaines meurent d'Ă©puisement. Les plus drues sont celles qui s'alimentent non point d'abstraction, mais de vie; ce sont celles aussi bien qui se laissent le plus malaisĂ©ment formuler.
A. GIDE, Journal, 1942, p. 114.
‱ 6. Abstraction. C'est une simplification, en prĂ©sence de l'objet concret infiniment complexe et perpĂ©tuellement changeant, simplification qui nous est imposĂ©e, soit par les nĂ©cessitĂ©s de l'action, soit par les exigences de l'entendement, et qui consiste Ă  considĂ©rer un Ă©lĂ©ment de l'objet comme isolĂ©, alors que rien n'est isolable, et comme constant alors que rien n'est au repos.
ALAIN, DĂ©finitions, [Les Arts et les dieux], Paris, Gallimard, 1961 [1951], p. 1028.
— P. ext. Pouvoir, facultĂ© d'abstraction; usage mĂ©thodique de ce pouvoir :
‱ 7. ... la perception, la rĂ©tention ou la contemplation et la mĂ©moire, le discernement et la comparaison, la composition, l'abstraction, telles sont les facultĂ©s de l'entendement humain, car la volontĂ© avec le plaisir et la douleur et les passions, que Locke donne pour des opĂ©rations de l'Ăąme, forment un autre ordre de phĂ©nomĂšnes.
V. COUSIN, Hist. de la philosophie du XVIIIe siĂšcle, 1829, p. 135.
‱ 8. Votre aimez-vous les uns les autres est une bĂȘtise. — Eh bien, rĂ©pondit Monseigneur Bienvenu sans disputer, si c'est une bĂȘtise, l'Ăąme doit s'y enfermer comme la perle dans l'huĂźtre. Il s'y enfermait donc, il y vivait, il s'en satisfaisait absolument, laissant de cĂŽtĂ© les questions prodigieuses qui attirent et qui Ă©pouvantent, les perspectives insondables de l'abstraction, les prĂ©cipices de la mĂ©taphysique, toutes ces profondeurs convergentes, pour l'apĂŽtre Ă  Dieu, pour l'athĂ©e au nĂ©ant : la destinĂ©e, le bien et le mal, la guerre de l'ĂȘtre contre l'ĂȘtre, la conscience de l'homme, le somnanbulisme pensif de l'animal, la transformation par la mort, ...
V. HUGO, Les Misérables, t. 1, 1862, p. 76.
‱ 9. La conscience de l'homme, a-t-on dit, se distingue de celle de toutes les autres espĂšces animales par un pouvoir beaucoup plus grand de reflĂ©ter des images de sentiments, de pensĂ©es, d'actes Ă©trangers. Cela tient Ă  un premier pouvoir, pouvoir d'abstraction qui a permis Ă  l'homme de faire tenir en des signes extĂ©rieurs, formes sonores ou graphiques, dans les mots, des approximations des images qui se forment dans son cerveau.
J. DE GAULTIER, Le Bovarysme, 1902, p. 58.
— Par restriction de sens, en insistant sur l'aspect nĂ©gatif de l'abstraction (cf. ex. 1) :
♩ Faire abstraction de qqc. Ne pas tenir compte de tel(s) Ă©lĂ©ment(s) d'un ensemble, d'une situation, d'un obj., d'une pers., etc. :
‱ 10. Toutes les pĂȘches n'ont pas exactement les mĂȘmes couleurs, la mĂȘme figure, la mĂȘme grosseur, le mĂȘme degrĂ© de maturitĂ©; elles diffĂšrent au moins par le lieu, par le temps oĂč vous les voyez. Vous nĂ©gligez ces diffĂ©rences, vous les Ă©cartez, ou, comme on dit, vous en faites abstraction; vous ne considĂ©rez ces derniĂšres pĂȘches que par ce qu'elles ont de commun avec la premiĂšre que vous avez observĂ©e; vous prononcez que ce sont encore des pĂȘches : et voilĂ  que l'idĂ©e de pĂȘche est devenue gĂ©nĂ©rale, et n'est plus composĂ©e que des caractĂšres qui conviennent absolument Ă  toutes les pĂȘches. Cette opĂ©ration s'appelle abstraire.
A.-L.-C. DESTUTT DE TRACY, ÉlĂ©ments d'idĂ©ologie, IdĂ©ologie proprement dite, 1801, p. 89.
‱ 11. La premiĂšre fois que je vous vis, mes sens furent Ă©mus, et mon imagination s'alluma jusqu'au point de vous croire une perfection, je ne sais laquelle, mais enfin, imbu de cette idĂ©e, je fis abstraction de tout le reste, et ne vis en vous que cette seule chose.
H. DE BALZAC, Correspondance, t. 1, 1822.
‱ 12. Faire abstraction de... : abstraction nĂ©gative consistant Ă  ne considĂ©rer ou Ă  ne pas faire entrer en ligne de compte certains Ă©lĂ©ments de l'objet dont il est question.
FOULQ.-ST-JEAN, 1962, p. 4.
♩ Faire abstraction de qqn, (et plus partic.) de soi. Ne pas tenir compte de soi dans la vie, dans l'activitĂ© intellectuelle, etc. :
‱ 13. Il m'en coĂ»te horriblement d'oser, d'espĂ©rer, de vouloir, de m'engager. J'aime Ă  faire abstraction de moi et Ă  m'annuler, pour annuler ma responsabilitĂ© et ma facultĂ© de souffrance.
H.-F. AMIEL, Journal intime, 1866, p. 355.
‱ 14. « Mon ami, tout est lĂ -dedans. Moi, je ne compte pas et je me moque de mon sort. Je m'efforce de m'oublier, de faire abstraction de moi. Je marche sur mon orgueil, sur ma dignitĂ© mĂȘme. Et je lutte pour anĂ©antir en moi cette grande soif d'aimer et d'ĂȘtre aimĂ©e, qui est l'instinct mĂȘme de vie et de conservation de toutes les vraies femmes... »
C. FARRÈRE, L'Homme qui assassine, 1907, p. 271.
‱ 15. Il n'y a pas d'enquĂȘte possible sur la nature de ce qui est mĂ©taphysiquement premier. ImpossibilitĂ© liĂ©e Ă  la fois Ă  l'essence mĂȘme d'une enquĂȘte, et Ă  l'esprit dans lequel elle est forcĂ©ment menĂ©e. L'enquĂȘteur fait abstraction de soi; il s'efface devant le rĂ©sultat obtenu. Qu'est-ce que le rĂ©sultat? C'est une rĂ©ponse valable pour n'importe qui.
G. MARCEL, Journal métaphysique, 1922, p. 279.
II.— RĂ©sultat de l'action d'abstraire.
A.— [Au sing. ou au plur.] IdĂ©e ou reprĂ©sentation abstraite :
‱ 16. ... les mĂ©taphores ne sont pas moins nĂ©cessaires Ă  la mĂ©taphysique que les abstractions. Ayez donc recours Ă  l'abstraction, quand la mĂ©taphore vous manque, et Ă  la mĂ©taphore, quand l'abstraction est en dĂ©faut. Saisissez l'Ă©vidence, et montrez-la comme vous pourrez : voilĂ  tout l'art et toutes les rĂšgles.
J. JOUBERT, Pensées, t. 1, 1824, p. 320.
‱ 17. ... [l']Ăąme [mystique de Baudelaire], quand elle croyait, ne se contentait pas d'une foi dans une idĂ©e. Elle voyait Dieu. Il Ă©tait pour elle, non pas un mot, non pas un symbole, non pas une abstraction, mais un ĂȘtre, en la compagnie duquel l'Ăąme vivait comme nous vivons avec un pĂšre qui nous aime, qui nous connaĂźt, qui nous comprend.
P. BOURGET, Essais de psychologie contemporaine, 1883, p. 12.
‱ 18. En substituant progressivement aux expĂ©riences sensibles particuliĂšres des abstractions gĂ©nĂ©ralisĂ©es, on a permis le dĂ©veloppement de l'intelligence humaine et son dĂ©passement du stade animal.
R. HUYGHE, Dialogue avec le visible, 1955, p. 58.
Rem. D'ext. d'emploi de ce dernier type dérivent les emplois du mot pour qualifier les arts dits abstraits. Cf. inf. II B.
— PHILOS. [Surtout au plur.] Les universaux :
‱ 19. À la vĂ©ritĂ©, nous avons besoin du gĂ©nĂ©ral et du particulier, de l'ĂȘtre humain et de l'individu. La rĂ©alitĂ© du gĂ©nĂ©ral, des universaux, est indispensable Ă  la construction de la science, car notre esprit ne se meut aisĂ©ment que parmi les abstractions. Pour le savant moderne, comme pour Platon, les idĂ©es sont la seule rĂ©alitĂ©. Cette rĂ©alitĂ© abstraite nous donne la connaissance du concret. Le gĂ©nĂ©ral nous fait saisir le particulier. GrĂące aux abstractions crĂ©Ă©es par les sciences de l'ĂȘtre humain, l'individu peut ĂȘtre habillĂ© de schĂ©mas commodes qui, sans ĂȘtre faits Ă  sa mesure, s'appliquent cependant Ă  lui et nous aident Ă  le comprendre.
A. CARREL, L'Homme, cet inconnu, 1935, p. 283.
‱ 20. Les malades ne sont pas des entitĂ©s. Nous observons des gens atteints de pneumonie, de syphilis, de diabĂšte, de fiĂšvre typhoĂŻde, etc. Nous construisons ensuite dans notre esprit des universaux, des abstractions que nous appelons maladies.
A. CARREL, L'Homme, cet inconnu, 1935 p. 297.
‱ 21. ... Cette conviction fit alors le succĂšs de la philosophie nominaliste, qui dĂ©nonçait dans les idĂ©es gĂ©nĂ©rales, dans les abstractions, un artifice de la pensĂ©e; elle n'y voyait rien de plus consistant que les mots les dĂ©signant, un bruit de paroles, « flatus vocis ».
R. HUYGUE, Dialogue avec le visible, 1955, p. 134.
— [Souvent avec un adj. Ă©pithĂšte comme vide, vain, pur] PĂ©j. IdĂ©e ou reprĂ©sentation de la rĂ©alitĂ©, Ă  la limite sans correspondance avec l'obj. :
‱ 22. — Eh! donc, cher mandarin, la stupiditĂ© d'un peuple vous rĂ©jouit?
— Fort, dit-il.
— Nous ne sommes point de cet avis, lui dis-je, et nous aimons Ă  sacrifier nos libertĂ©s individuelles Ă  la libertĂ© gĂ©nĂ©rale.
— La libertĂ© gĂ©nĂ©rale! rĂ©partit-il (il faillit rire) voilĂ  un mot, une abstraction, un ĂȘtre insaisissable, un filament de la bonne vierge qui traverse les airs! Pououh!
A. DE MUSSET, Le Temps, 1831, p. 90.
‱ 23. Toutes les beautĂ©s contiennent, comme tous les phĂ©nomĂšnes possibles, quelque chose d'Ă©ternel et quelque chose de transitoire, — d'absolu et de particulier. La beautĂ© absolue et Ă©ternelle n'existe pas, ou plutĂŽt elle n'est qu'une abstraction Ă©crĂ©mĂ©e Ă  la surface gĂ©nĂ©rale des beautĂ©s diverses. L'Ă©lĂ©ment particulier de chaque beautĂ© vient des passions, et comme nous avons nos passions particuliĂšres, nous avons notre beautĂ©.
Ch. BAUDELAIRE, Salon de 1846, 1846, p. 195.
‱ 24. ... Pourquoi donc le monde entier est-il ainsi soulevĂ© contre vous? Tous les autres docteurs ensemble ne me donnent pas autant de souci que vous.
PROSPERO
C'est qu'ils travaillent sur des abstractions vides, et moi, je travaille sur des réalités. Je n'étudie que des faits, et j'en tire des manipulations, des pratiques, et c'est ainsi que j'ai pu ajouter un ordre d'opérations à celles de l'antiquité. La nature ne distille pas; moi, je distille. D'autres feront bien plus aprÚs moi.
E. RENAN, Drames philosophiques, L'Eau de jouvence, 1888, V, 3, p. 506.
‱ 25. Que serions-nous donc sans le secours de ce qui n'existe pas? Peu de chose, et nos esprits bien inoccupĂ©s languiraient si les fables, les mĂ©prises, les abstractions, les croyances et les monstres, les hypothĂšses et les prĂ©tendus problĂšmes de la mĂ©taphysique ne peuplaient d'ĂȘtres et d'images sans objets nos profondeurs et nos tĂ©nĂšbres naturelles.
P. VALÉRY, VariĂ©tĂ© 2, 1929, p. 235.
‱ 26. Car cet amour ou cette tendresse que les mois de peste avaient rĂ©duits Ă  l'abstraction, Rambert attendait dans un tremblement, de les confronter avec l'ĂȘtre de chair qui en avait Ă©tĂ© le support.
A. CAMUS, La Peste, 1947, p. 1460.
B.— [Au sing.] Ensemble de ce qui est abstrait; caractùre de ce qui est abstrait, notamment dans les arts (cf. abstrait) :
‱ 27. On aurait tort de vouloir ainsi distinguer entre Stravinsky et Schonberg deux tendances exclusives, l'une qui irait vers la concrĂ©tisation, l'autre vers l'abstraction de la musique. Il faut aussitĂŽt complĂ©ter ce que nous venons d'avancer par l'aspect opposĂ©. Le monde de Stravinsky se prĂ©occupe en effet d'abstraction, tandis que celui de Schonberg, de grĂ© ou de force, pose, ou tout au moins suppose un contexte concret.
P. SCHAEFFER, À la recherche d'une musique concrùte, 1952, p. 129.
‱ 28. Et quand tu crois que je sacrifie (...) la vie Ă  une abstraction, c'est au contraire l'abstraction que je subordonne Ă  la rĂ©alitĂ©, ...
A. FRANCE, Monsieur Bergeret Ă  Paris, 1901, p. 255.
‱ 29. Quelle prodigieuse prĂ©cipitation de notre littĂ©rature vers l'artificiel! Je voudrais voir les lecteurs du ProgrĂšs civique et M. ClĂ©ment Vautel devant le monologue d'Émilie qui ouvre la piĂšce :
Impatients désirs d'une illustre vengeance
Dont la mort de mon pÚre a formé la naissance,
Enfants impétueux de mon ressentiment,
Que ma douleur séduite embrasse aveuglément...
L'abstraction, la prĂ©ciositĂ©, la soufflure, l'antirĂ©alisme (pour ne point dire : le factice) ne sauraient ĂȘtre poussĂ©s plus loin.
A. GIDE, Voyage au Congo, 1927, p. 820.
‱ 30. Abstraction :le premier esthĂ©ticien qui ait systĂ©matiquement appliquĂ© ce concept Ă  l'Ă©tude de l'art est sans doute, en 1908, Worringer, bien que dans Abstraktion und EinfĂŒhlung le mot ne dĂ©signe encore qu'une tendance de l'art ou plutĂŽt une attitude de l'artiste, celle qui consiste Ă  tenir la nature Ă  distance, en la maĂźtrisant par des signes, au lieu de se laisser investir et maĂźtriser par elle.
M. DUFRENNE, Art abstrait, Paris, Encyclopaedia Universalis, t. 1, 1968, p. 45.
‱ 31. DĂšs 1911, Vassili Kandinski fonde le groupe du Cavalier bleu (Der Blaue Reiter) et publie Du Spirituel dans l'art, oĂč il Ă©nonce les principes de l'expressionnisme allemand, applicables Ă  la peinture, Ă  la musique et au drame qu'il suivit dans ses aquarelles abstraites, les premiĂšres du genre... En Russie Ă©galement, Ă  partir de 1907, divers groupes de jeunes artistes se dĂ©tournĂšrent du naturalisme. Ils Ă©tudiĂšrent l'art français et les icĂŽnes russes, qui les intĂ©ressaient par leur tendance Ă  l'abstraction... Leur principale tendance allait vers la pure abstraction mathĂ©matique, l'« expression de la non-objectivité ».
Hist. du développement culturel et scientifique de l'humanité, Paris, R. Laffont, t. 6, 1968, p. 1166-1167.
Rem. Dans l'ex. 28, abstraction relĂšve successivement de A et de B.
III.— [En parlant d'une pers.] État d'un homme ou d'un mode de vie isolĂ© de l'environnement.
A.— [Au sing.] Vieilli, pĂ©j. ,,État d'un homme qui s'Ă©loigne de la sociĂ©tĂ© de nos semblables et se plonge dans une solitude absolue.`` (BESCH. 1845); Ă©tat de rĂȘverie prolongĂ©e et plus ou moins pathologique :
‱ 32. L'espĂšce d'abstraction oĂč vivait Gilliatt s'augmentait de la matĂ©rialitĂ© mĂȘme de ses occupations. La rĂ©alitĂ© Ă  haute dose effare. Le labeur corporel avec ses dĂ©tails sans nombre n'ĂŽtait rien Ă  la stupeur de se trouver lĂ  et de faire ce qu'il faisait. Ordinairement la lassitude matĂ©rielle est un fil qui tire Ă  terre; mais la singularitĂ© mĂȘme de la besogne entreprise par Gilliatt le maintenait dans une sorte de rĂ©gion idĂ©ale et crĂ©pusculaire.
V. HUGO, Les Travailleurs de la mer, 1866, p. 274.
‱ 33. Le voilà de nouveau dans ses abstractions.
LITTRÉ.
‱ 34. Il traĂźnait ses vieilles pantoufles avec un petit bruit rĂ©gulier et agaçant, s'enfonçait dans l'ombre, revenait vers la lumiĂšre, les mains derriĂšre le dos, la tĂȘte basse, les yeux Ă  terre, murmurant, s'exclamant, agitant la tĂȘte, inconscient de ceux qui l'entouraient. Il calculait, supputait. Douze sĂ©ances Ă  cent francs et la guĂ©rison Ă©tait au bout peut-ĂȘtre. Ce bromure, ces mĂ©dicaments, ça ne valait pas les sĂ©ances de massage Ă©lectrique. À moins que les deux traitements ensemble... Un mieux en trois sĂ©ances. Un mieux! Voir un peu, sortir du nĂ©ant! Il en Ă©prouvait un choc dans la poitrine, de penser Ă  ces choses. Il s'arrĂȘta, affirma tout haut, dans son abstraction :
— Il me faut ces douze sĂ©ances...
Une espÚce d'écho nasillard lui avait répondu. Il retomba dans la réalité, se rendit compte que le petit Georges était en train de se moquer de lui.
M. VAN DER MEERSCH, L'Invasion 14, 1935, p. 213.
— [Au plur.] Vieilli. ,,Absences d'esprit : avoir des abstractions.`` (Besch. 1845).
B.— NĂ©ol. État d'un homme ou d'un mode de vie isolĂ©, rĂ©ellement ou par la pensĂ©e, de son entourage :
‱ 35. ... regarder la coupole semble un moment devoir devenir l'expression pour peindre l'abstraction d'un acadĂ©micien d'une sĂ©ance de l'AcadĂ©mie, la dissimulation de ses sensations, de ses impressions, quand un ennemi parle.
E. et J. DE GONCOURT, Journal, 1887, p. 661.
‱ 36. 8 heures du matin. Je suis seul sous ma tente. Le camp, dans un repli de la grande plaine de Toulouse. Aprùs la pluie de cette nuit, vent violent dans les peupliers et sur les toiles tendues. L'isolement, l'abstraction soudaine de cette vie me satisfait.
J. RIVIÈRE, ALAIN-FOURNIER, Correspondance, Lettre de A.-F. à J. R., juill. 1909, p. 145.
‱ 37. Tout ĂȘtre humain est un obstacle pour qui tend Ă  Dieu. Les mouvements que Dieu me fait la grĂące de mettre en moi, je ne puis les percevoir que dans une abstraction complĂšte. Comme ceux qui Ă©coutent la musique les yeux fermĂ©s. Ce qu'il me faudrait, ce sont des journĂ©es vides, si vides.... Tout ce qui y entrerait, et l'amitiĂ© mĂȘme, et l'affection surtout, n'y entrerait que pour les troubler.
H. DE MONTHERLANT, Le MaĂźtre de Santiago, 1947, II, 1, p. 623.
Rem. Quelques syntagmes de la lang. philos. : abstraction simple, - constructive, - empirique (ou simple), - simplifiante, - réfléchissante (ou constructive), - réfléchissante de l'expérience logicomathématique, - et conscience, - à partir des coordinations internes (héréditaires), - opération inverse de la multiplication logique, - et symbolisme, - des qualités, - propre aux formes successives (historiques et psychogénétiques) de la causalité (relevées par A.-M. BATTRO 1966, p. 1-3).
Prononc. ET ORTH. — 1. Forme phon. :[]. Enq. ://. 2. Hist. — DĂšs son entrĂ©e dans la lang. au XIIIe s., forme graph. mod. (cf. Ă©tymol. 1). Au XIVe s. (1370, cf. Ă©tymol. 2), la graph. sav. du suff. lat. -tio est concurrencĂ©e par la forme reflĂ©tant la prononc. -cion (pour ce phĂ©nomĂšne, du XIIIe s. Ă  la fin du XIVe s., cf. aussi -tion). A partir du XVIe s., abstraction l'emporte (cf. Ă©tymol. et hist.). — Rem. Labstraction (HUG.), phĂ©nomĂšne d'agglutination frĂ©quent en m. fr. (cf. BOURG.-BOURC. 1967, § 184).
Étymol. — Corresp. rom. : prov. abstraccio; ital. astrazione; esp. abstracción; cat. abstracció; port. .
1. XIIIe s. « action d'extraire (un corps Ă©tranger d'une blessure) » terme de chir. (BRUN DE LONG BORC, Cyrurgie, ms. de Salis, fol. 25 a ds GDF. : et puis recommenceras l'abstraction de la saiete); 2. 1370 « opĂ©ration de l'esprit qui consiste Ă  isoler un Ă©lĂ©ment d'un tout pour y concentrer son observation » terme philos. (ORESME, Éthiques d'Aristote Ă©d. Menut, VI, 10, p. 347 : la cause est pour ce que les choses de mathĂ©matiques sont cogneĂŒes par abstraccion, ymaginacion et phantaisie; mais des autres sciences ... aucuns principes sont sceus par experience); 3. 1510-12 « action d'enlever (une femme) » (LEMAIRE DE BELGES, Illustr. II, 15 ds HUG. : Achilles tenant a grand injure l'abstraction de sa concubine Briseis).
Empr. au b. lat. abstractio dep. IVe s. au sens 3 (DICTYOS cretensis, Ephem. belli. Troiani 1, 4 ds TLL s.v. :abstractio conjugis [i. raptus]); dep. 447 comme terme méd. (CASSIUS FELIX, De medicina, 36 ibid. :ne abstractione violenti emeatus emorroidis sequatur); terme philos. dep. BoÚce au sens de « opération de l'esprit qui consiste à isoler un élément d'un tout pour y concentrer son observation » (Analytic. poster. Aristotelis versio lat., 1, 4 ibid. :quae ex abstractione dicuntur, est per inductionem nota facere; cf. ALBERT LE GRAND, Comment. in Dionys. Areopagitae « De caelesti hierarchia », 12, 1 ds Mittellat. W. s.v., 60, 65 : secundum philosphi probationem... in rebus non sunt nisi tres gradus abstractionis et concretionis, scilicet coniuncta materiae secundum esse et secundum rationem, ut naturalia, separata secundum rationem tantum, ut mathematicalia, et separata per esse et rationem, ut metaphysicalia).
HIST. — Ainsi que pour abstraire (cf. hist. s.v.), disparition rapide du sens I phys. et dĂ©veloppement de 3 sens fig., intellectuels.
I.— Le sens premier et sa disparition. — « Action d'extraire », n'apparaĂźt dĂšs les orig. que dans les emplois partic. : A.— « action d'extraire » (un corps Ă©tranger d'une blessure), XIIIe s. cf. Ă©tymol. 1. B.— « action d'enlever » (une femme), XVIe s., cf. Ă©tymol. 3 et aussi : Taking away by violence — rapt, abstraction. (PALSGRAVE, Esclairc., 1531, p. 279 ds GDF.). Il s'agit sans doute d'un latinisme. C.— « action de s'isoler du monde, solitude », XVIe s. : En abstraction demeure tristesse. (LEF. D'ÉTAPLES, Bible, EcclĂ©s. 38 ds DG). D.— abstraction « opĂ©ration chymique » (cf. Encyclop. t. 1 1751, III, table 1).
II.— Hist. des sens fig. attestĂ©s apr. 1789. — A.— SĂ©m. sens I « opĂ©ration mentale » (cf. dĂ©f. d'Alain ds sĂ©m. ex. 6). Grande stab. de ce sens dep. ses orig. (1370, cf. Ă©tymol. 2) : SĂ©paration qui se fait par le moien de l'esprit. (RICH. 1680). DĂ©tachement qui se fait par la pensĂ©e de tous les accidents ou circonstances qui peuvent accompagner un ĂȘtre, pour le considĂ©rer mieux en lui-mĂȘme. (FUR. 1690). — Rem. 1. TrĂ©v. 1771 distingue, d'apr. l'AbbĂ© Girard, abstraction/prĂ©cision :La prĂ©cision a plus de rapport [tout en les considĂ©rant Ă  part] aux choses (...) qu'on peut (...) concevoir ĂȘtre l'une sans l'autre (...), l'abstraction regarde plus particuliĂšrement les choses qu'on ne sauroit concevoir ĂȘtre l'une sans l'autre. 2. Faire abstraction de (cf. sĂ©m. I par restriction), ext. Ă  de nombreux domaines du sens I. Permanence de cette tournure apparue au XVIIe s. : a) XVIIe s. : En faisant abstraction de tout sens. (PASCAL, Provinciales, 1656, I. ds LITTRÉ). b) XVIIIe s. : De quelque maniĂšre que l'on considĂšre cette RĂ©publique, abstraction faite de sa grandeur. (J.-J. ROUSSEAU, Contrat social, IV, 1762, 3 ds LITTRÉ). La synon. de cette loc. et du verbe abstraire, sans doute due Ă  des raisons d'euphonie (cf. abstraire, hist. II, rem.), est dĂ©noncĂ©e tardivement par LITTRÉ, qui s'efforce de distinguer les 2 termes : Faire abstraction, c'est ne pas tenir compte de. Abstraire, c'est exĂ©cuter l'opĂ©ration intellectuelle par laquelle on isole, dans un objet, un caractĂšre. B.— SĂ©m. sens II « rĂ©sultat de l'action d'abstraire ». ApparaĂźt au XVIIe s. et subsiste : — XVIIe s. : [Il] est dans des abstractions continuelles. (Ac. 1694). — XVIIIe s. : L'Ă©tendue est l'abstraction de l'Ă©tendu. (LEIBNIZ, Nouv. essais, II, 13 ds DG). — XIXe s. : HumanitĂ©, raison, vertu, savoir, blancheur (...) sont des abstractions. (Ac. 1835). — XXe s. : grande vitalitĂ© (cf. sĂ©m.). — Rem. 1. Au XIXe s., synon. trĂšs vague universaux/ abstractions (cf. sĂ©m. II A philos.). 2. SĂ©m. sens II A pĂ©j., nuance pĂ©j., vivante dĂšs le XVIIe s. : Pour les abstractions, j'aime le platonisme. (MOLIÈRE, Les Femmes sav., III, 2 ds DG). Grande vitalitĂ© aux XIXe et XXe s. (cf. sĂ©m.). C.— SĂ©m. sens III « Ă©tat mental » (cf. sĂ©m. III A). Ac. 1694 est le 1er et le seul Ă  le mentionner jusqu'en 1752, oĂč il est aussi relevĂ© par TrĂ©v. : on dit aussi qu'Un homme est dans des abstractions continuelles, pour dire qu'Il resve continuellement, qu'il est appliquĂ© Ă  toute autre chose, qu'Ă  celles dont on parle. (Ac. 1694). Ce sens est alors voisin de « distraction ». — Rem. Cet ex. de l'Ac. 1694 montre bien par son ambivalence la filiation du sens II au sens III (au sens II les abstractions sont dissociĂ©es de l'esprit qui les produit; au sens III cette dissociation n'est plus faite). Ce sens se nuance diversement Ă  l'Ă©poque mod., au point qu'il faut se demander s'il n'y a pas plutĂŽt recrĂ©ation que continuitĂ© (cf. sĂ©m.).
STAT. — FrĂ©q. abs. litt. :1 384. FrĂ©q. rel. litt. :XIXe s. : a) 1 813, b) 1 579; XXe s. : a) 1 519, b) 2 578.
BBG. — BATTRO 1966. — BOUILLET 1859. — DAGN. 1965. — FOULQ.-ST-JEAN 1962. — FRANCK 1875. — GOBLOT 1920. — Gramm. t. 1 1789. — LAFON 1963. — LAL. 1968. — LITTRÉ-ROBIN 1865. — MIQ. 1967. — MOOR 1966. — ROS.-IOUD. 1955. — ThĂ©ol. cath. Table 1929.

abstraction [apstʀaksjɔ̃] n. f.
ÉTYM. 1370; XIIIe, « action d'extraire (un corps d'une blessure) »; bas lat. abstractio, de abstractus. → Abstrait.
❖
1 Philos. || L'abstraction : faculté de l'intelligence, opération de l'esprit qui sépare, isole, pour le considérer indépendamment, un élément (qualité, relation), de l'objet auquel il est uni, et qui ne se présente pas séparément dans la réalité. || L'homme est capable d'abstraction et de généralisation. || Pouvoir, faculté d'abstraction.
1 Toutes les idées sur lesquelles reposent les sciences : les idées de nombre, d'étendue, de force, d'énergie, de rapport, ne seraient jamais devenues des idées claires sans l'abstraction.
P. F. Thomas, Cours de philosophie, p. 186, in T. L. F.
2 L'abstraction proprement dite est inséparable de la généralisation.
Cuvillier, Petit voc. de la langue philosophique.
3 L'abstraction isole par la pensĂ©e ce qui ne peut ĂȘtre isolĂ© dans la reprĂ©sentation. La dissection d'un organe ou mĂȘme la reprĂ©sentation intellectuelle d'un organe isolĂ© n'est pas une abstraction. L'abstraction diffĂšre de l'analyse en ce que celle-ci considĂšre Ă©galement tous les Ă©lĂ©ments de la reprĂ©sentation analysĂ©e.
Lalande, Voc. de la philosophie, art. Abstraction.
♩ Rare. Cette facultĂ©, chez une personne.
4 (
) l'abstraction impitoyable (chez Robespierre) d'un homme qui ne veut plus ĂȘtre homme, mais un principe vivant.
Michelet, Hist. de la Révolution franç., p. 219.
2 (XVIIe). Une, des abstractions. RĂ©sultat de cette opĂ©ration, qualitĂ© ou relation isolĂ©e par l'esprit. ⇒ aussi Notion. || La forme, le volume, la couleur sont des abstractions.
5 L'idée sans le mot serait une abstraction; le mot sans l'idée serait un bruit; leur jonction est leur vie.
Hugo, Post-Scriptum de ma vie, p. 11.
3 Cour. (Une, des abstractions). IdĂ©e abstraite (opposĂ© Ă  reprĂ©sentation concrĂšte, Ă  rĂ©alitĂ© vĂ©cue). ⇒ IdĂ©e, concept. — PĂ©j. IdĂ©e faussement prise pour la rĂ©alitĂ©. ⇒ ChimĂšre, entitĂ©; et aussi allĂ©gorie, symbole; chimĂšre. || Ce ne sont que des mots, des abstractions !
6 Voilà trois mois que je lis exclusivement de la métaphysique ! AprÚs tant d'abstractions, vous pouvez penser s'il m'a été doux de me désaltérer dans le réel.
Flaubert, Correspondance, p. 327, in T. L. F.
7 (
) la dialectique religieuse m'occupait dĂ©jĂ  tout entier. Le flot d'abstractions qui me montait Ă  la tĂȘte m'Ă©tourdissait et me rendait, pour tout le reste, absent et distrait.
Renan, Souvenirs d'enfance
, VI, II, ƒ. compl., t. II, p. 780.
8 L'homme a une telle facilité à s'évader en des abstractions nobles et fausses, qu'il est sain de lui replonger de temps à autre le nez dans son ordure.
A. Maurois, Études littĂ©raires, t. II, p. 191.
9 Évidemment, c'Ă©tait la premiĂšre fois, ce soir, que la guerre, cessant pour elle d'ĂȘtre une abstraction, s'imposait Ă  son imagination avec un tel relief, dans sa rĂ©alitĂ© sanglante.
Martin du Gard, les Thibault, t. V.
4 Vx. Action de sĂ©parer, d'isoler. — ☑ Loc. mod. (XVIIe). Faire abstraction de
 : Ă©carter par la pensĂ©e, ne pas tenir compte de
 ⇒ Écarter, exclure, nĂ©gliger.
9.1 (
) dans une chose totalement indiffĂ©rente, nous devons, si nous sommes sages et maĂźtres de la chose, la faire indubitablement tourner du cĂŽtĂ© oĂč elle nous est profitable, abstraction faite de tout ce que peut y perdre l'adversaire (
)
Sade, Justine
, t. I, p. 49.
10 Le principe essentiel de la science, en effet, c'est de faire abstraction du surnaturel.
Renan, Questions contemporaines, V, ƒ. compl., t. I, p. 161.
♩ Abstraction de
 : en faisant abstraction de
 || Abstraction faite.
11 Abstraction de toute lourdeur de toute longueur de toute géométrie de toute architecture abstraction faite : vitesse.
Henri Michaux, Face aux verrous, p. 14.
♩ Faire abstraction de soi (plus gĂ©nĂ©ralt, de qqn) : ne pas tenir compte de soi (de qqn), dans la vie.
5 (XXe; probablt de l'all. Abstraktion, 1908, Wörringer, dans ce sens). Technique artistique qui aboutit Ă  un objet d'art ne correspondant pas Ă  des Ă©lĂ©ments reconnaissables. || « EsthĂ©tique de l'abstraction » (Ch.-P. Bru). || Abstraction gĂ©omĂ©trique, lyrique, tachiste. — Syn. : art abstrait. — OpposĂ© Ă  figuration, reprĂ©sentation.
6 Vx ou littĂ©r. État d'une personne qui s'abstrait, s'isole. || Vivre dans une sorte d'abstraction. || Sortir de son abstraction, de ses abstractions.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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  • Abstraction — ‱ A process (or a faculty) by which the mind selects for consideration some one of the attributes of a thing to the exclusion of the rest Catholic Encyclopedia. Kevin Knight. 2006. Abstraction     Abstraction 
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   English terms dictionary

  • abstraction — [ab strakâ€Čshən] n. [ME abstraccioun < LL abstractio: see ABSTRACT] 1. an abstracting or being abstracted; removal 2. formation of an idea, as of the qualities or properties of a thing, by mental separation from particular instances or material 
   English World dictionary

  • Abstraction — This article is about the concept of abstraction in general. For other uses, see abstraction (disambiguation). Abstraction is a process by which higher concepts are derived from the usage and classification of literal ( real or concrete )… 
   Wikipedia


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